Gustave LE ROUGE

| 2.01 - LA REINE DES ELEPHANTS

 

 

Le vice-roi des Indes avait fait des sacrifices considérables pour que l’expédition dirigée contre le radjah Khanda-Saïb, prince d’Assam, fût outillée et armée de façon tout à fait supérieure et moderne. Un second échec des Anglais se fût répercuté dans l’Inde entière et eût eu peut-être les plus graves conséquences.
 
Aussi, aucune précaution n’avait été négligée. L’expédition était amplement pourvue de canons revolvers système Maxim, de mitrailleuses automobiles, sans compter une vingtaine de ces canons démontables en trois pièces que des mulets peuvent transporter et dont les Américains ont pour la première fois fait usage dans la guerre des îles Philippines. En outre, une équipe d’aérostiers emmenait un ballon et tout un jeu de cerfs-volants munis d’appareils photographiques destinés à relever les positions de l’ennemi.
 
Quant au service des approvisionnements, il était organisé presque luxueusement. Des centaines de mulets étaient chargés de conserves de viande, de bouteilles de liqueurs, de thé, de café, de sucre et de médicaments.
 
Cependant, d’après les dispositions prises par le capitaine Chapman, on touchait le moins possible à ces réserves qui pouvaient devenir précieuses par la suite. Mais chaque village que l’on traversait était frappé d’une contribution en nature et tenu de fournir des subsistances.
 
Par une innovation assez intéressante et dont le capitaine Chapman se montrait fier, un corps de chasseurs avait été organisé. Une centaine de highlanders choisis parmi les plus habiles tireurs et pourvus de cartouches à balles dum-dum s’égaillaient autour du corps principal et faisaient une guerre acharnée au gibier qui abonde dans les forêts vierges du pays d’Assam. Sitôt une pièce tuée, les coolies qui accompagnaient les chasseurs la dépouillaient, la chargeaient sur une mule et la transportaient au camp.
 
C’était par charretées que le gibier de poil et de plume arrivait chaque soir.
 
Des pêcheurs munis de sennes et d’éperviers draguaient les cours d’eau et les étangs. Pendant les trois premiers jours de marche on n’eut pas besoin de toucher aux conserves.
 
C’était un tableau digne de Rabelais que la distribution de ces immenses amas de victuailles aux troupes anglaises. George Dalcester se fit un plaisir d’y faire assister miss Emmy et le docte Anatole Montbrichard.
 
Le camp était installé dans une vaste clairière entourée de vieux baobabs. Le tronc de quelques-uns avait une trentaine de mètres de circonférence. De toutes parts les feux de bivouac tremblotaient rouges dans la nuit bleue. La voix des cornemuses sous les arceaux solennels de ces cathédrales d’éternelle verdure retentissait mystérieuse comme le cor du nain Obéron et parmi tout le tumulte des soldats, parmi les cris, les mugissements et les hennissements des bêtes de trait, le silence auguste de la nuit s’installait peu à peu.
 
Le gibier et les poissons avaient été entassés sur une vaste place carrée autour de laquelle se trouvaient les tentes des officiers. Des grands brasiers où les highlanders jetaient de temps en temps des monceaux de branches, éclairaient un spectacle digne de faire rêver Gargantua ou le géant Gouliaphre lui-même.
 
Au centre, des moutons, des chèvres sauvages, des bouquetins de l’Himalaya et des antilopes mêlaient leurs pelages gris, fauves ou tachetés à côté de buffles encore recouverts de la couche de boue desséchée où ils se vautraient au moment de leur mort. Le daim aboyeur, le cerf sambar et l’âne sauvage étaient étendus pantelants près des ours noirs et gris, des tigres et des singes. On eût dit que toutes ces bêtes sommeillaient et qu’elles allaient se réveiller, la corne ou la griffe en avant, pour se perdre dans la profondeur des bois. Un Cingalais de taille gigantesque, aux bras de bronze noir, enlevait avec dextérité la fourrure d’un tigre pendu par les pattes de derrière aux basses branches d’un palmier talipo.
 
Tout près de là, on déchargeait des mulets pliant sous le fardeau d’une foule d’oiseaux au plumage brillant ; c’étaient des paons blancs aux reflets de clair de lune, des ibis aux longues pattes, des coqs de jungle vert et or, des faisans, des sarcelles, des canards, des dindons sauvages et plusieurs variétés de perdrix.
 
À la lueur changeante des torches et des brasiers, tous les plumages se teignaient de tons mordorés, jetaient des feux comme le rubis et l’opale.
 
– Regardez, dit tout à coup George Dalcester.
 
Miss Emmy et M. Montbrichard aperçurent une multitude de vautours aux pieds jaunes, d’aigles et de faucons qui tourbillonnaient dans le ciel, formant presque un nuage au-dessus du camp.
 
– Heureusement, dit M. Montbrichard, que toute cette venaison va être promptement distribuée ; sans quoi je crois qu’il serait difficile de la défendre contre ces pillards aériens.
 
– Mais regardez donc les poissons, s’écria miss Emmy.
 
Il y en avait un prodigieux amas. Entassés sur une litière de palmes vertes et de feuilles de bambous, la plupart frétillaient encore et leurs ventres couleur de perle semblaient phosphorer dans la pénombre. Il y en avait d’énormes à larges écailles, avec des têtes stupides, d’élégants avec des nageoires en forme d’ailes, d’autres qui rampaient comme des serpents, en cherchant à se faufiler dans l’herbe humide, d’autres encore tout plats, mais hérissés de piquants et de tentacules avec des gueules hideuses comme les monstres d’une estampe japonaise. Il y avait même tout un tas de crevettes de rivière sautillantes et blanches et de gros crabes de terre qui achevaient de dévorer des débris de noix de coco dans le panier où on les avait entassés.
 
M. Montbrichard reconnut avec plaisir un certain nombre de poissons d’espèce européenne, entre autres des saumons et des truites.
 
Tout à coup, le son des fifres et des tambours retentit. Chaque compagnie avait délégué quatre hommes et un sergent. Harry Chapman, un carnet à la main, procédait à la distribution. Les soldats chargeaient les pièces de gibier sur des brancards de feuillage et les emportaient vers leurs bivouacs respectifs. En un clin d’œil, il ne resta rien du monstrueux entassement. Partout le camp n’était plus qu’une vaste cuisine ; partout les soldats, les bras nus et ensanglantés, écorchaient les animaux ; ailleurs, des escouades entières plumaient des oiseaux ou vidaient des poissons dont les détritus étaient immédiatement dévorés par les vautours.
 
Des quartiers de viande rose tournaient devant des brasiers, enfilés à des baguettes. La brise du soir se chargeait d’une bonne odeur de rôti ; le parfum poivré du cari s’échappait des marmites. Puis, des coolies passèrent, portant de groupe en groupe des bidons remplis de thé bouillant, d’autres roulaient de petits tonneaux de whisky ou éventraient des caisses de tabac de Richmond et de cigares de Dindigul.
 
On n’eût jamais dit un camp, mais plutôt une vaste ripaille.
 
M. Montbrichard était dans l’admiration.
 
– Bien des rentiers de mon pays, s’écria-t-il, ne mangent pas comme le dernier de vos soldats.
 
– C’est un tort, répondit le capitaine Chapman avec orgueil, l’Angleterre a les moyens de bien nourrir ses soldats. Aussi, voyez quel excellent effet moral produit sur les troupes une alimentation confortable. Nous sommes en plein pays ennemi et les soldats sont gais, joyeux, bien reposés, ils ne demandent qu’à se battre.
 
Miss Emmy et M. Montbrichard dînèrent, ce soir-là, à la table des officiers, dressée en plein air sous les arbres, et ce ne fut pas un des moindres étonnements du savant, de voir que le menu, servi dans de la porcelaine de Chine, avec des couverts en vermeil et des cristaux à filets d’or, était aussi recherché que si l’on se fût trouvé à Londres ou à Paris et non en pleine forêt vierge.
 
Les fifres et les tambours avaient depuis longtemps sonné la retraite, que les officiers, servis par des lads, impeccablement vêtus de noir, savouraient encore des boissons glacées tout en discutant, autour d’une vaste carte d’état-major, piquée de petits drapeaux bleus et rouges.
 
Miss Emmy et M. Montbrichard s’étaient retirés de très bonne heure. George Dalcester tint à les accompagner jusqu’aux tentes qu’ils occupaient dans l’arrière-garde. Avec ses tentes immobiles, éclairées par la lune – non pas l’astre mélancolique et bleu de nos pays du Nord, mais une lune éclatante et radieuse, comme un bouclier d’or, au milieu des draperies flottantes des nuages d’argent, derrière lesquels elle se dérobait de temps à autre –, le camp avait l’air d’un étrange cimetière où les sentinelles, vêtues de blanc et impassibles comme des statues, ressemblaient à des fantômes.
 
On longea le parc d’artillerie où, derrière les canons luisants et noirs, une trentaine d’éléphants étaient alignés, devant des brassées de fourrage vert.
 
L’air était d’une douceur admirable, une brise légère et fraîche apportait le parfum des vétivers et des lauriers-roses. Les feuillages se couvraient de larges gouttes de rosée.
 
Miss Emmy et ses amis goûtaient en silence la beauté de cette calme nuit.
 
Aucun d’entre eux n’avait la moindre envie d’aller se coucher. Le lieutenant Dalcester fut obligé de rappeler à la jeune fille que l’armée devait se mettre en marche de très bonne heure le lendemain matin, et qu’il était prudent de se reposer.
 
Auparavant, Emmy voulut aller voir son cher Bakaloo, pour qui elle avait mis de côté quelques friandises. L’éléphant, confié depuis le commencement de la campagne aux soins d’un jeune cornac cingalais très sérieux et très dévoué nommé Kalinga, était installé tout près de la tente de sa jeune maîtresse.
 
Miss Emmy caressa Bakaloo, lui parla et s’assura qu’il était en excellente santé, puis elle s’entretint pendant quelque temps en langue tamoule avec le cornac.
 
– Je ne sais ce qu’a, ce soir, Bakaloo, dit Kalinga, mais il a l’air inquiet, il barrit en aspirant l’air avec force, il se démène, comme s’il soupçonnait la présence d’un ennemi invisible. Il y a un quart d’heure, il semblait en proie à une violente colère ; j’ai eu toutes les peines du monde à le calmer.
 
– Bah ! fit le lieutenant Dalcester, je crois qu’il ne faut pas s’inquiéter outre mesure, les éléphants ont l’odorat très subtil, Bakaloo aura sans doute senti dans le voisinage la présence de quelque tigre ou de quelque panthère.
 
Kalinga souhaita chaleureusement le bonsoir à sa jeune maîtresse en appelant sur sa tête les bénédictions de Vichnou et de la déesse Sita. Miss Emmy prit congé de ses amis au seuil de sa tente.
 
– Vous verra-t-on demain ? demanda-t-elle au lieutenant Dalcester qui s’inclinait respectueusement.
 
– Certainement, Miss.
 
– Mais à quelle heure ?
 
– Demain soir seulement. Toute la journée, comme aujourd’hui, je commande le détachement de chasseurs.
 
– Alors, bonne nuit et bonne chasse.
 
Resté seul, le lieutenant Dalcester alluma un cigare et se dirigea vers le mess des officiers.
 
Jusqu’ici, le voyage de miss Emmy s’était accompli dans les conditions les plus faciles et les plus agréables ; Bakaloo avait reçu sur son dos un haoudah, retenu par de fortes sangles ; surmonté d’un dôme à quatre colonnettes et garni de banquettes, où six personnes pouvaient prendre place. Les voyageurs y accédaient par une échelle de bambou. Derrière le haoudah était attaché un grand coffre rempli de provisions, de rafraîchissements et même de vivres. Enfin, Bakaloo portait encore son cornac Kalinga, assis entre ses deux oreilles.
 
Les fonctions du Cingalais étaient presque une sinécure, car c’était miss Emmy elle-même qui donnait ses ordres à Bakaloo en langue tamoule. Les éléphants, qui comprennent le sens d’un grand nombre de mots, se sont toujours refusés à entendre l’anglais. D’ailleurs, Bakaloo avait reçu une éducation exceptionnelle, il n’avait jamais été battu, et il n’avait pas au cou la plaie saignante que les cornacs au service de l’Angleterre entretiennent soigneusement pour piquer l’animal dans les occasions où il a besoin d’être stimulé.
 
La brutalité, d’ailleurs, ne réussit jamais avec les éléphants, qui sont doués d’une perspicacité rare – et d’une habileté peu commune.
 
Les exemples abondent.
 
À Sureta, des éléphants mâles avaient été dressés à scier des troncs d’arbres. La femelle passait toute la journée à souffler délicatement la sciure du bois avec sa trompe pour faciliter le travail. Et sitôt que le sifflet de l’usine annonçait la fin de la journée, elle s’interposait et faisait arrêter le travail, sans souffrir qu’aucun mâle continuât à scier une minute de plus.
 
À Calcutta, un éléphant avait pour cornac un ivrogne, déserteur des troupes françaises de la garnison de Chandernagor ; un jour, le cornac avait acheté des noix de coco et, dans la paresse de descendre, il s’était amusé à briser la coque de la noix sur le crâne de l’animal.
 
L’éléphant ne fit pas mine de s’être aperçu de l’injure, mais le lendemain, à la même heure, il prit, à l’étalage du même marchand, une noix de coco dont il fracassa le crâne de son imprudent cornac.
 
Dans la même ville, un officier anglais employait un éléphant à pomper de l’eau dans un baquet. Pour mettre à l’épreuve la sagacité de l’animal, il glissa une pierre sous le baquet, de façon que l’eau s’écoulait à mesure qu’elle était versée ; l’éléphant était condamné au supplice des Danaïdes. Après un quart d’heure de travail inutile, il s’arrêta et ôta la pierre.
 
J’ai, moi-même, lorsque j’étais en garnison à Bombay, été témoin d’un spectacle très curieux ; l’entrepreneur des docks de cette ville possédait une douzaine d’éléphants qui travaillaient toute la journée à décharger des navires et accomplissaient, sans fatigue, le travail d’un millier de portefaix. Les éléphants, sans y être forcés par personne, arrivaient le matin sur le quai à l’heure exacte ; le plus vieux d’entre eux répartissait les fardeaux d’une façon tellement équitable, qu’on n’eût pas trouvé la différence d’une livre anglaise entre le chargement de chaque animal, et jamais il ne dépassait, pour aucun de ses camarades, un poids convenu et, pour ainsi dire, marqué d’avance dans la mémoire mathématique des éléphants.
 
D’un commun accord, une heure avant le coucher du soleil, les éléphants partisans, certainement, de la journée de huit heures, abandonnaient le chantier et se rendaient processionnellement jusqu’au bureau de l’entrepreneur. Tour à tour et par rang d’âge, on leur délivrait une bouteille de mauvais alcool de riz. Ils saisissaient le flacon par le goulot avec leur trompe, l’absorbaient d’un trait et rentraient se coucher dans un ordre admirable, sans être guidés par aucun conducteur.
 
L’entrepreneur, qui avait eu la mauvaise pensée d’habituer ces pauvres animaux à l’alcool, essaya un jour de leur supprimer leur ration du soir. Les éléphants défilèrent dignement devant le guichet fermé et regagnèrent leur écurie sans récrimination ; mais le lendemain, il fut impossible, par violence ou par douceur, de les faire travailler. Ils restèrent paresseusement couchés sur leurs litières et ne consentirent à se lever qu’à l’heure de la distribution quotidienne d’alcool, qui, ce soir-là, leur fut faite avec une générosité inaccoutumée.
 
Le matin, tous les pachydermes se trouvaient à l’heure exacte sur le quai et embarquaient quelques milliers de balles de coton avec un zèle tout à fait digne d’éloges.
 
Je ne m’appesantirai pas sur cette anecdote, que tout le monde peut vérifier – l’équipe dont je parle est toujours en fonctions – si je n’avais pas à y ajouter une conclusion vraiment typique. L’un des éléphants de l’entrepreneur devint alcoolique ; il volait des bouteilles de whisky à la devanture des bars, les enlaçait avec sa trompe en cassant le goulot d’un coup sec contre un mur, puis il en humait le contenu en se gardant bien d’en absorber les débris de verre. Plusieurs fois, il but à la terrasse des cafés le verre de gin de consommateurs inoffensifs.
 
L’entrepreneur, navré d’un pareil résultat, envoya l’éléphant à sa maison de campagne, lui fit injecter des sérums et réussit à le corriger. J’ai moi-même monté sur le dos de cet éléphant, qui se nommait Printila (c’est-à-dire le joyeux), il était entièrement guéri de son alcoolisme.
 
Miss Emmy connaissait de Bakaloo des traits plus extraordinaires. Un jour que, tout enfant, elle se promenait dans les jardins de son père, un serpent, un de ces redoutables trigonocéphales qui pullulent dans l’Inde, était aussi sorti d’un buisson. Avec la prestesse de l’éclair, Bakaloo avait enlacé la petite fille de sa trompe et l’avait assise sur son dos, toute tremblante de frayeur, puis, saisissant une grosse pierre, il avait broyé la tête du reptile. Une autre fois, alors que, tout à fait à ses débuts, il traînait des canons à la suite de sir John Printermont, un Anglais tomba sous les roues ; il allait avoir la poitrine broyée, lorsque Bakaloo, soulevant l’affût de sa trompe d’un effort désespéré, permit au soldat de se relever sain et sauf.
 
Miss Emmy connaissait ces anecdotes et bien d’autres encore, elle citait parfois à M. Montbrichard, émerveillé, des choses stupéfiantes.
 
Le savant prenait des notes tout le long de la route et il avait déjà jeté le plan d’un ouvrage philosophique sur l’âme des éléphants, qu’il se proposait de parachever une fois rentré à Paris et de présenter à l’Académie.
 
Cependant, malgré ces entretiens agréables qui abrégeaient la longueur de la route, miss Emmy et M. Montbrichard, déshabitués des préoccupations actives et de la vie au grand air, fatigués aussi par la fièvre du voyage et de l’inconnu, voyaient chaque soir arriver l’heure du repos avec plaisir.
 
Ils dormaient encore à poings fermés, lorsque le son des tambours les réveilla. L’armée se remettait en marche, précédée d’un corps de pionniers, partis dès minuit avec des lampes électriques portatives et munis de sabres d’abattage, de haches et de cartouches de dynamite, grâce auxquels ils frayaient à travers la forêt vierge un passage commode aux troupes.
 
Jusqu’alors, on n’avait pas aperçu d’ennemis ; les villages que l’on rencontrait de temps à autre étaient déserts et quelques-uns avaient été incendiés, soit par les habitants eux-mêmes, soit par les troupes du colonel Printermont.
 
Cette journée parut d’une longueur désespérante à miss Emmy. Un terrible orage s’amoncelait au-dessus de la forêt, le ciel était devenu d’un blanc livide ; de gros nuages couleur de plomb et comme barbouillés de cendre et d’encre, semblaient posés sur la cime même des arbres. De sourds tonnerres roulaient dans le lointain et l’on entendait retentir le miaulement des tigres, exaspérés par la chaleur, et le barrissement effrayant des éléphants sauvages.
 
L’armée avançait avec une pénible lenteur. Les soldats anglais, gorgés, dès le matin, de viande et d’alcool, souffraient cruellement de la température, ils épongeaient à chaque pas leur front inondé de sueur. Une dizaine tombèrent avant qu’il fût midi, foudroyés par la congestion. À chaque minute on en voyait se détacher de leur compagnie et se diriger vers les voitures d’ambulances, appuyés sur leurs fusils et trébuchant comme des gens ivres. Les Écossais et les Irlandais, plus maigres et plus sobres, et les cipayes, habitués au climat, supportaient beaucoup mieux la redoutable épreuve d’un jour d’orage sous les tropiques.
 
Les animaux eux-mêmes donnaient des signes de lassitude et de frayeur. Les mules refusaient d’avancer, les chevaux hennissaient et se cabraient, les éléphants, agités et nerveux, poussaient des grognements sourds et n’écoutaient plus la voix de leur cornac. Ils s’arrêtaient fréquemment, la trompe en l’air, et reniflaient avec bruit la senteur de l’orage.
 
Dès onze heures, le capitaine Chapman dut ordonner une halte générale. Il décida que les troupes feraient la sieste jusqu’à quatre heures et qu’on ne reprendrait la marche que quand le soleil serait plus bas sur l’horizon.
 
Les tentes furent dressées sur un emplacement commode, dans une sorte de prairie traversée de petits ruisseaux et bordée de canneliers. Çà et là se dressaient de gros bouquets de bambous sauvages, des multipliants et des figuiers. On plaça des sentinelles, et bientôt tous les soldats, depuis les officiers jusqu’aux derniers coolies, furent étendus sur leurs lits, plongés dans une prostration accablante.
 
M. Montbrichard seul ne pouvait dormir. Il s’assit aux pieds de Bakaloo, qui faisait retentir des grognements plaintifs, et essaya de se rafraîchir en mangeant de petits citrons sauvages verts et ronds comme de grosses noix, qu’il avait cueillis en passant.
 
Le ciel était devenu couleur de cuivre et, à certaines places, des nuages d’un noir opaque faisaient une véritable nuit sur la forêt. Tout à coup, un formidable coup de tonnerre ébranla les profondeurs du ciel, puis ce fut comme si des milliers de canons déchaînaient tous à la fois leurs voix de bronze. Des éclairs géants zébraient l’étendue. Le camp tout entier était entouré d’un halo d’électricité blafarde. Un cèdre de plus de cent mètres de hauteur, frappé par la foudre, vola en éclats avec un sinistre fracas. Un caisson de lyddite fit explosion. Les soldats se réveillaient en criant. Tous les animaux du camp, les chiens, les chevaux et les éléphants, poussaient des gémissements d’angoisse.
 
Les officiers perdaient la tête. Le capitaine Chapman était désespéré. Tout à coup, le tonnerre cessa de gronder ; les nuages, plus noirs, firent peser sur la forêt une obscurité complète. La pluie commençait à tomber, non pas la pluie éternelle et mélancolique, qui tend ses toiles fines, ainsi qu’une araignée morose, sur nos ciels de brume et de rêverie de la Bretagne et de l’Écosse, mais la pluie torrentielle et diluvienne des contrées équatoriales, une pluie dont chaque goutte est un seau d’eau et qui déverse des torrents, des trombes, des fleuves entiers sur le pays où elle s’abat. Les ruisseaux de la prairie avaient rejoint leurs ondes comme pour un nouveau déluge. Les soldats avaient de l’eau jusqu’aux genoux, plusieurs highlanders faillirent être noyés : les tentes dont la toile n’était plus retenue par les piquets déracinés s’effondraient et flottaient à l’aventure ; des mulets et des chevaux se sauvaient à la nage.
 
Heureusement, le capitaine Chapman, après un premier moment d’affolement, fit preuve d’un grand sang-froid. Sur son ordre, les fifres et les pipers des régiments se massèrent sur une colline qui dominait l’inondation et rallièrent les soldats. Des escouades de cipayes, entièrement nus, procédèrent au sauvetage du matériel et des tentes. Au bout de trois heures d’un travail acharné, le campement se trouvait reconstitué presque intact sur la hauteur. Sauf des balles de sucre et de thé, quelques caissons de lyddite et un certain nombre de mules et de chevaux, les pertes se réduisaient à peu de chose. Le seul désastre vraiment sérieux fut la destruction irrémédiable des appareils de télégraphie sans fil et du matériel aérostatique, malheureusement placés dans l’endroit le plus marécageux de la vallée et qui avaient été emportés dès le commencement de l’orage. La pluie avait cessé ; avec la rapidité d’un changement à vue, le ciel était redevenu bleu. Un soleil éclatant pompait les eaux, qui montaient en colonnes de vapeurs épaisses comme une fumée et irisées de tous les tons de l’arc-en-ciel.
 
Au début du cataclysme, miss Emmy, M. Montbrichard et leur suite avaient pris place dans le haoudah de Bakaloo qui les avait, en quelques enjambées, transportés au sommet de la colline où ne tardèrent pas à les rejoindre les autres éléphants.
 
Le capitaine Chapman offrit à la jeune fille l’abri de sa tente qui avait été construite une des premières. De toutes parts, on travaillait activement ; grâce à l’ordre et à la discipline, le camp reprenait petit à petit l’aspect qu’il avait avant la catastrophe. Mais la jeune fille, à peine remise de ces terribles émotions, était plongée dans une inquiétude mortelle au sujet de George Dalcester. Depuis le matin, on n’avait aucune nouvelle du lieutenant et du détachement des chasseurs qu’il commandait ; aucun coolie n’était venu apporter de pièces de gibier.
 
Le capitaine Chapman, consulté, pensa que le lieutenant et ses hommes, surpris par l’orage, n’avaient sans doute songé qu’à se mettre à l’abri et il affirma n’avoir aucune inquiétude sur le sort du jeune officier dont il connaissait l’intelligence et la bravoure. Cependant le soleil déclinait à l’horizon et la lune montait doucement au-dessus de la forêt saluée par le chant des bulbuls et réfléchissant sa face lumineuse et large dans les eaux.
 
Miss Emmy prêtait l’oreille au moindre bruit, se levait, se rasseyait, allait et venait sans prêter grande attention aux consolations que lui prodiguait M. Montbrichard, qui, trempé jusqu’aux os, avait dû revêtir un long manteau d’officier sous lequel il avait l’air d’un doge de Venise.
 
Soudain, des coups de feu crépitèrent. Les sentinelles crièrent aux armes, les cornemuses des pipers jouaient l’air célèbre :
 
Voici les campbells qui viennent !
 
Miss Emmy se précipita au dehors de la tente. Elle aperçut le lieutenant Dalcester couvert de sang. Autour de lui les balles sifflaient et il était suivi d’une troupe d’Hindous, équipés à l’européenne, des mains desquels il venait de s’échapper en donnant l’alarme au péril de sa vie. Les meilleurs tirailleurs de l’armée, embusqués derrière les troncs d’arbres et munis de carabines à répétition, eurent vite fait de massacrer sans peine tout le détachement hindou.
 
Le lieutenant Dalcester, secouru et pansé, n’avait que des blessures légères, des éraflures de poignard ou des balles mortes qui l’avaient effleuré en glissant à fleur de peau. Mais il était accablé de fatigue, son énergie était à bout.
 
– Eh bien, demanda le capitaine Chapman, et nos chasseurs ?
 
– Tous morts ou capturés, surpris dans une embuscade.
 
– Les coolies ?
 
– Massacrés.
 
– Le sergent Mac Dunlop ?
 
– Prisonnier.
 
– Mais vous-même ?
 
– Dès le commencement de l’orage, nous avons été cernés par des forces considérables. Tous mes hommes en désarroi, car ils étaient à demi noyés, n’ont opposé qu’une faible résistance. J’ai moi-même été capturé et désarmé par deux Hindous d’une force herculéenne. Je n’avais plus de balles dans mon revolver dont je me servais comme d’une massue. Atteint d’un coup de pierre à la main droite, j’ai laissé échappé mon sabre, mais je me suis aperçu que les ennemis tenaient à me conserver la vie sauve. Ils ont montré beaucoup d’égards, on m’a placé entre quatre cipayes sans m’attacher les mains, ni m’injurier.