Gustave LE ROUGE

| 2.10 - LA REINE DES ELEPHANTS

 

 

 

CHAPITRE X

M. Montbrichard voyagea une partie de la journée avec une vélocité surprenante. Les porteurs couraient sans s’arrêter, du même pas égal, et agitaient continuellement un bâton garni d’anneaux dont le bruit est destiné à mettre en fuite les serpents à sonnettes. Comme le vieillard ne cessait de protester en langue tamoule et menaçait ses ravisseurs de la vengeance du gouvernement français, si on lui causait le moindre dommage, un des cavaliers de l’escorte s’approcha, bâillonna le prisonnier et lui banda les yeux avec des châles de soie. Furieux, à demi suffoqué, M. Montbrichard ne tarda pas à s’évanouir.

 

Quand il revint à lui, il était étendu sur une natte, deux personnages au teint basané, aux vêtements richement brodés étaient penchés sur lui et lui frictionnaient les tempes avec une essence d’un parfum délicieux ; un esclave apportait un bassin d’argent et une aiguière à long col qui permirent au prisonnier de se rafraîchir le visage, les mains, ce dont il avait grand besoin. Ensuite, M. Montbrichard fut mené par ses gardiens à travers une suite de salles au sol de mosaïque et dont les voûtes aux lourdes corniches, aux entablements sculptés étaient supportées par des colonnes de stuc brillant.

 

Ils soulevèrent un totys de vétiver et M. Montbrichard ébloui se trouva poussé au milieu d’un groupe de courtisans couverts d’or et de pierreries, armés de kandjars au fourreau incrusté de rubis et de perles, dans ce qu’on pourrait appeler la salle du trône du radjah Khanda-Saïb. Le prince, qui tenait évidemment à frapper l’imagination de son prisonnier, était assis sur un trône d’or massif sous un baldaquin de cachemire. À côté de lui, un homme de confiance agitait le grand chowry ou queue de vache pour le rafraîchir. Son turban de soie tissé d’or était orné d’un diamant gros comme un œuf de pigeon. Ses moustaches très longues étaient frisées et retroussées, et ses paupières peintes à l’antimoine ; sa veste à boutons d’or et la poignée de son sabre au fourreau de velours cramoisi étincelaient aussi des gemmes les plus rares.

 

Tout autour de lui, ses officiers étalaient des costumes presque aussi brillants, et les cipayes de sa garde particulière formaient une double haie en face du trône, vêtus de blanc et de rouge, la mine farouche et le poing sur la garde de leurs sabres. D’autres brandissaient des javelines à la pointe dorée et de petits étendards de soie de couleur vive.

 

M. Montbrichard, un moment ébloui par le déploiement de ce luxe asiatique, eut vite fait de reprendre courage. Malgré les instances de ses conducteurs, il refusa énergiquement de plier les genoux devant le radjah, et, sans attendre qu’on l’y eût autorisé – ce qui est en Orient un crime de lèse-étiquette au premier chef –, il prit la parole d’une voix forte, en langue tamoule.

 

– Illustre radjah, dit-il, je te demande justice. Je suis indigné du traitement que m’ont infligé tes serviteurs, et je te somme de me remettre immédiatement en liberté. Je suis venu dans des intentions pacifiques du noble pays de Frangistan où je suis né pour étudier les sciences sacrées des brahmanes et des pundites de l’Hindoustan. Ma nation n’est pas en guerre avec toi, et cela n’ajoutera rien à ta gloire illustre de radjah, d’avoir emprisonné un vieillard faible et désarmé : sache-le, s’il m’arrive malheur, ta tête ne serait pas plus solide sur tes épaules que l’épi mûr balancé sur la tige qui le supporte, devant la faux du moissonneur.

 

Un murmure d’indignation courut dans les rangs des courtisans. Le radjah, seul, eut un sourire de souverain mépris.

 

– Vieillard, répondit-il, tes insolences et tes menaces ne sauraient émouvoir la sérénité de Ma Hautesse. Puisque ta nation n’est pas en guerre avec moi, pourquoi marches-tu avec l’armée de mes ennemis, de ces arrogants Anglais auxquels mes généraux ont, une fois déjà, infligé un terrible châtiment ? J’ai, d’ailleurs, d’autres griefs contre toi. Il y a ici un saint homme que tu as gravement outragé et que, grâce à de calomnieuses accusations, je le sais, tu as fait condamner par mes ennemis à un outrageant supplice. Je te laisse la vie jusqu’à nouvel ordre. On dit que, dans ton pays, tu es un illustre érudit, aussi, dans ma clémence, te traiterai-je avec égards, jusqu’à nouvel ordre, du moins ; mais, prends garde d’irriter ma colère, la colère du radjah est pareille à celle du lion.

 

Khanda-Saïb fit un signe, et M. Montbrichard fut emmené par ses gardiens. Pendant qu’on l’entraînait, il aperçut, accroupi dans un coin, le fakir Lyoni, toujours misérablement vêtu, mais dont le sourire triomphant prouvait qu’il avait réussi à capter la confiance du prince.

 

Une agréable surprise était réservée au prisonnier. Les gardiens, après lui avoir fait traverser un vaste jardin orné à la mode indienne de fontaines d’eau vive et planté d’orangers, de jasmins et de palmiers, le conduisirent jusqu’à un petit bâtiment isolé derrière une épaisse charmille et à la porte duquel deux cipayes montaient la garde. Une porte fut poussée, et M. Montbrichard se trouva tout à coup en face de sir John Printermont et du sergent Mac Dunlop qui, étendus sur des nattes, fumaient leur houka, dont un serviteur avivait les charbons de temps à autre. Le colonel paraissait vieilli et fatigué ; malgré sa correction un peu froide, il se sentit les larmes aux yeux en apercevant le vieux savant. Il lui broya la main d’un shake-hand énergique ; puis ce furent des explications interminables.

 

Le colonel raconta comment une partie de ses soldats étaient morts d’avoir bu l’eau d’une fontaine empoisonnée par les émissaires du radjah. Le reste du détachement – trop peu nombreux, d’ailleurs – et le colonel lui-même avaient été faits prisonniers dans une embuscade, écrasés sous le nombre et dispersés par les éléphants de guerre. Mais le colonel était sûr que la plupart des soldats anglais étaient enfermés dans les prisons souterraines du palais. Le radjah les réservait sans doute pour faire des échanges ou attendait d’avoir complètement triomphé pour les faire périr. Le colonel, d’ailleurs, et le sergent Mac Dunlop, qu’on lui avait donné pour compagnon, étaient traités assez honorablement. Bien servis et bien nourris, ils avaient, en outre, la liberté de se promener dans une partie du jardin, sous la surveillance de cipayes, qui répondaient des prisonniers sur leur vie.

 

M. Montbrichard, à son tour, fit un détail exact de ses pérégrinations. En apprenant les exploits de Bakaloo et la captivité de miss Emmy, le colonel fut profondément touché.

 

– Vous me délivrez d’une lourde inquiétude, s’écria-t-il. Je suis sûr maintenant que ma chère et courageuse Emmy ne court aucun danger. Votre présence m’a rendu tout mon courage, cher Monsieur. Merci de tout ce que vous avez fait pour ma fille. D’ici peu, je vous le jure, nous irons la délivrer ensemble.

 

Quand il fut question de la trahison de Chapman et des perfides menées de Lyoni, le colonel s’indigna, mais ne s’étonna pas.

 

– Je connais Chapman qui est – malheureusement – mon cousin. Sa vie n’est qu’un tissu d’ignominies et de forfaits. Mon seul tort a été de ne pas raconter plus tôt à ma fille tout ce que je sais sur le compte de ce misérable qui déshonore le titre de citoyen de la libre Angleterre !

 

Le colonel s’était fait à lui-même le serment de tirer du traître une exemplaire vengeance.

 

– Je préférerais mille fois mieux, dit-il d’une boutade bien anglo-saxonne, avoir pour parent le brave Bakaloo. L’éléphant a, certes, l’âme plus noble que l’officier.

 

Quant au sergent Mac Dunlop, il buvait littéralement les paroles de M. Montbrichard qu’il accabla de questions au sujet de sa chère Kate. En apprenant le chagrin qu’avait la petite Écossaise, il déclara solennellement, si jamais il avait le bonheur de recouvrer la liberté, de sortir de sa prison…

 

– Tu en sortiras, mon garçon, répliqua M. Montbrichard, et cela d’ici peu, je te le garantis. Il est de la dernière inconvenance qu’un professeur, appointé par le gouvernement de la République française, reste, ne fût-ce que quarante-huit heures, l’esclave d’un méchant petit radjah, comme ce Khanda-Saïb… Tenez, j’ai déjà une bonne idée.

 

M. Montbrichard avait tiré de sa poche un flacon qu’il brandissait triomphalement.

 

– Qu’est-ce que c’est que cela ? demanda le colonel.

 

– C’est du chloroforme, voilà tout. Pendant mon séjour chez les éléphants, je ne sortais guère sans mon chloroforme et ma cocaïne. Heureusement que les Hindous n’ont pas pensé à me fouiller. Avec cela, j’ai de quoi faire tenir tranquille toute une escorte de cipayes.

 

Le colonel hocha la tête avec tristesse.

 

– Les cipayes ne sont rien ; au besoin, Mac Dunlop les assommerait à coups de poing. Il y a longtemps que j’ai tenté de m’évader ; mais vous ignorez que notre prison et le jardin qui l’entoure occupent le sommet d’un rocher abrupt de trois cents pieds de haut, celui même au pied duquel, à ce que vous m’avez expliqué, se trouve installé le camp anglais.

 

– Comment faire ?

 

– Je n’en sais rien… Une corde à nœuds, c’est impraticable.

 

– Il y aurait bien un moyen ! mais…

 

– Dites toujours.

 

M. Montbrichard réfléchit un instant.

 

– Vous avez peut-être lu, dit-il, que Drouet, le maître de poste qui devança le roi Louis XVI dans sa fuite à Varennes, s’échappa plus tard d’une citadelle allemande d’une façon assez originale. Il se laissa tomber du haut du fort à l’aide d’un parachute. Comme il n’était pas physicien, il calcula mal la surface de son appareil et se cassa une jambe. Pourtant, son évasion réussit… Vous sentirez-vous la force de tenter l’aventure ?

 

Le colonel se leva plein d’enthousiasme.

 

– Assurément, s’écria-t-il, puisque je dois être assassiné pour que mon corps soit remis au traître Chapman, pourquoi ne pas tenter cette chance suprême ?

 

Le restant de l’après-midi fut employé aux préparatifs et aux calculs. Mac Dunlop, après quelques moments d’hésitation, s’était laissé convaincre par le colonel. Ce dernier était en proie à une grande exaltation. Il attendait impatiemment la tombée de la nuit.

 

– Pourvu seulement, disait-il, que je n’arrive pas trop tard pour sauver nos soldats. Qui sait ? peut-être ont-ils été livrés déjà. Cependant non, sans quoi j’aurais déjà été assassiné.

 

Au coucher du soleil, le serviteur indigène apporta un cari de poissons, un plat de riz et les autres accessoires d’un dîner hindou. Tous mangèrent de bon appétit. Ils avaient presque terminé, lorsque les roulements d’une fusillade éclatèrent dans la nuit. Puis le son des fifres et des tambours retentit, mêlé au bruit des tambours et des trompettes.

 

– Mon Dieu ! s’écria le colonel avec désespoir, il est trop tard. La trahison est en train de s’accomplir, on attaque le camp ; nos braves soldats vont être surpris et égorgés ! Et je ne serai pas là pour mourir à leur tête !

 

– Un peu de sang-froid, colonel, répliqua M. Montbrichard. Le moment d’agir est venu ; nous arriverons peut-être encore à temps. Le tumulte et la préoccupation du combat vont favoriser notre évasion. Hâtons-nous !

 

Tout avait été concerté d’avance. Des deux cipayes en faction devant la porte, l’un dormait en plein air sur une natte, l’autre se promenant de long en large. Mac Dunlop, qui était sorti tout doucement, le saisit à la gorge par surprise au moment où il se retournait, et en même temps, le renversa d’un vigoureux croc-en-jambe. En un clin d’œil, et sans bruit, il fut ficelé et solidement bâillonné. Le second, qui ne s’était même pas réveillé, partagea bientôt le sort de son camarade. On n’avait même pas eu besoin de recourir au chloroforme de M. Montbrichard.

 

Pendant ce temps le colonel, s’emparant du poignard d’un des cipayes, était allé couper douze longues tiges de bambou dans le jardin. On en forma trois cadres solidement assujettis avec des fibres de rotin, puis on tendit sur chacune de ces carcasses les nattes grossières qui recouvraient le sol de la prison, en ayant soin de ménager au centre de chacune d’elles un trou qui devait servir de cheminée à air et rendre la descente plus verticale. Le colonel, le premier, s’attacha sous les branches de ces parachutes à l’aide de quatre sangles, puis il escalada, avec l’aide de ses compagnons, le rempart extérieur, leur donna une dernière poignée de main et sauta bravement dans le vide, au risque de s’aplatir contre les rochers. Il avait eu soin d’emporter avec lui le sabre d’un cipaye ; involontairement, il avait fermé les yeux. Quand il les rouvrit, il reconnut, à la lueur des torches et des lampes électriques qui éclairaient la bataille, qu’il était heureusement tombé au milieu d’une compagnie d’highlanders, commandée par le capitaine Fordyce, que serraient de près les cipayes du radjah. Le champ de bataille présentait un spectacle d’une indicible confusion. La trahison de Chapman n’avait qu’à moitié réussi. Les soldats anglais, quoique surpris, se défendaient vigoureusement ; les coups de feu sillonnaient la nuit, l’éclair des sabres, rouges de sang, rayait tout à coup les ténèbres. Puis, la lune s’était levée, ce qui était tout à l’avantage des Anglais. C’était un tragique et saisissant tableau que celui de ces masses d’hommes se ruant les uns contre les autres et s’égorgeant dans la pénombre du bois avec mille cris de colère et de désespoir, tandis que tout là-haut, dans le ciel, au sommet du roc, la ville blanche, avec ses coupoles dorées, semblait dormir à côté des nuages.

 

– Hardi, mes enfants ! s’écria le colonel Printermont, qui s’était promptement débarrassé de son appareil, me voici revenu parmi vous ! En avant !

 

Au même moment, M. Montbrichard d’abord, puis Mac Dunlop, s’abattaient comme de grosses chauves-souris au milieu des soldats émerveillés. Les Hindous étaient frappés de terreur à la vue de ces génies aériens qui semblaient tomber du haut des nuages pour venir au secours de leurs ennemis.

 

Les highlanders et l’infanterie montée commençaient à se reformer, lorsque, tout à coup, un cri courut de rang en rang : Tout est perdu ! Sauve qui peut ! Le capitaine Chapman ordonne la retraite, il va traiter avec le radjah.

 

– Que personne ne bouge, s’écria le colonel Printermont d’une voix tellement vibrante qu’elle domina un instant le fracas de la bataille, le capitaine Chapman est un traître ! Courage et sus aux ennemis !

 

L’effet de ces paroles fut magique. Les Anglais, formés en triangle, reconquirent leurs pièces de canon à la baïonnette, et les Hindous, décimés par les obus, lâchèrent pied et se débandèrent en abandonnant des centaines de morts et de blessés sur le champ de bataille.

 

Enflammé par ce succès, le colonel fit poursuivre les fuyards jusqu’aux portes de la ville et envoya une compagnie prendre l’ennemi à revers en faisant le tour du rocher de la citadelle.

 

Nous n’entrerons pas ici dans le détail d’un fait d’armes désormais historique. On sait comment la même nuit, après un combat de plusieurs heures, le colonel Printermont parvint à se rendre maître d’une des portes de la ville et à s’emparer de l’orgueilleux radjah Khanda-Saïb. Le sergent Mac Dunlop, le premier, planta le drapeau anglais au sommet de la forteresse.

 

Le premier soin du colonel, après qu’on eut enterré les morts et établi, sous la haute direction de M. Montbrichard, de spacieuses ambulances, fut de faire pendre haut et court le fakir Lyoni qui avait été fait prisonnier au moment de la prise du palais.

 

Quant au capitaine Chapman qui, pour vouloir user de ruse avec Khanda-Saïb et lui arracher de plus grosses sommes, avait trop retardé l’exécution de son crime, il avait disparu, ainsi que son fils.

 

On sut que, dès qu’il eut appris l’évasion du colonel, il avait fait charger ses trésors par deux serviteurs de confiance sur le dos d’un éléphant du train d’artillerie et qu’il s’était enfoncé dans la forêt. On n’eut jamais d’autres renseignements sur lui.